Juin 2026
VIOLENCES SEXUELLES DANS L’ÉGLISE : LE RISQUE
D’UN RECUL MAJEUR POUR LA RECONNAISSANCE ET LA REPARATION DES VICTIMES
Olivier SAVIGNAC, Hélène BODIN, Christian VOGELS
(Le Monde - Jeudi
30 avril 2026)
Alors que la Conférence des évêques de France prévoit
de mettre un terme au mandat de l’instance indépendante accompagnant les
victimes de violences sexuelles dans l’Église, des
membres de l’association Parler et revivre s’inquiètent du
dispositif nommé « Renaître », prévu par l’épiscopat pour lui
succéder
À la suite de la publication, en octobre 2021, du
rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), la Conférence des évêques de France (CEF) avait
décidé de créer l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de
réparation (Inirr), en novembre de la même année. Cet
organisme médiateur extérieur à l’Église peut être saisi par les victimes, le
parcours étant susceptible de déboucher sur une réparation, éventuellement sous
la forme d’une indemnisation.
Or, les
évêques de France ont annoncé, en mars, lors de leur assemblée plénière à
Londres, la fin du mandat de l’Inirr, prévue pour le
31 août, et la création, à sa place, du dispositif « Renaître »,
d’accueil, d’écoute et d’accompagnement des victimes, appelé à être déployé
dans toutes les diocèses de France. Ce qui se joue n’est pas un simple
ajustement technique, mais une réorientation institutionnelle majeure dans la
reconnaissance, la réparation et l’accueil de la parole des personnes victimes
dans l’Église.
En 2022,
au moment de la mise en place effective de l’Inirr,
nous alertons déjà sur un point essentiel : pour les personnes victimes de
violences sexuelles dans l’Église, la réparation financière ne pouvait être ni
accessoire ni laissée à l’appréciation variable des dispositifs. Quatre ans
plus tard, le problème n’est plus seulement celui des modalités de la
réparation. C’est désormais le cadre même qui risque d’être fragilisé.
Si, depuis
la publication du rapport de la Ciase, la parole
s’est ouverte, elle est encore très loin de s’être déployée à l’échelle de ce
que l’Église catholique a laissé se produire pendant des décennies. A ce jour,
seules 1 800 personnes victimes se sont adressées à l’Inirr,
sur les 330 000 victimes de violences sexuelles dans l’Église - selon
l’estimation de la Ciase » - soit 0,55 %.
Ce constat
devrait inciter à la prudence et à la consolidation de ce qui a été
difficilement mis en place, plutôt qu’à reconfigurer trop précocement cette
instance. Car la crise n’est pas derrière nous. Elle est encore là, liée à la
lenteur avec laquelle la parole émerge, à la difficulté extrême qu’il y a, pour
une victime, à écrire, raconter, revenir sur les faits, ou même à supporter les
mots nécessaires pour évoquer ce passé.
Le rapport
de la Ciase avait établi que l’Église catholique ne
devait pas répondre simplement de la responsabilité de quelques auteurs, mais
de celle d’un système, d’un fonctionnement, d’une culture institutionnelle
ayant permis, couvert ou déplacé les violences. Il avait posé une exigence de
reconnaissance, de réparation et de responsabilité institutionnelle. C’est
pourquoi l’indépendance du processus n’était pas secondaire, mais constituait,
au contraire, une condition centrale de crédibilité.
UNE
INSTITUTION
NE PEUT PAS
PRÉTENDRE
ACCUEILLIR
SEULE
CELLES ET
CEUX
QUI
VIENNENT
PRÉCISÉMENT
DIRE CE
QU’ELLE
A RENDU
POSSIBLE
Or, avec le nouveau dispositif « Renaître »,
un glissement s’opère. Les mots « reconnaissance » et « réparation »
s’effacent au profit de l’idée d’un « chemin de
reconstruction », « Renaître » : le terme même
est problèmatique. Il laisse entendre que
l’institution ecclésiale pourrait se poser comme le lieu de ce relèvement, là
où elle devrait d’abord répondre de ce qu’elle a produit, couvert ou laissé
faire. Derrière ce vocabulaire, une autre logique se dessine : on passe
d’une instance nationale indépendante, certes imparfaite mais identifiée, à une
organisation dont le centre de gravité se trouve être au cœur de l’institution
ecclésiale.
Une
institution ne peut pas prétendre recueillir, cadrer et orienter seule la
parole de celles et ceux qui viennent précisément dire ce qu’elle a rendu
possible, couvert ou négligé. Lorsqu’une institution a failli à ce point, elle
doit accepter qu’un tiers réellement indépendant garantisse le sérieux du
processus par lequel elle reconnaît les faits et répare ce qu’elle doit.
L’indépendance n’est pas une option. Elle est la condition de la confiance.
La première écoute est cruciale
La reconstruction des personnes, absolument
nécessaire, ne peut contourner la question de la réparation financière. La
dette n’est pas que symbolique, elle est institutionnelle. La réparation ne se
réduit ni à l’écoute ni à l’accompagnement : elle suppose l’établissement
des faits, la recherche des responsabilités, la reconnaissance des torts
causés, dans un cadre qui protège la personne victime de toute manipulation par
l’institution qui l’a trahie.
De ce
point de vue, le dispositif « Renaître » s’inscrit dans une
architecture qui pose problème. Il s‘appuie en effet largement sur les cellules
diocésaines d’écoute et d’accueil. Or, les diocèses n’ont ni les mêmes moyens,
pratiques et compétences, ni la même culture de traitement de ces questions.
Les audits et les recours accumulés ces dernières années ont déjà montré de
fragilités et différences notables.
C’est un
point majeur, la qualité de la première écoute n’étant en rien un détail. Elle
conditionne souvent tout le reste : la confiance ou le retrait, la
poursuite de la démarche ou son abandon, le sentiment d’être enfin reconnu ou
celui d’être à nouveau perdu dans un dispositif flou. Admettre que l’accueil,
l’orientation ou l’accompagnement dépendront d’un territoire épiscopal, c’est
accepter une inégalité de traitement entre les victimes, puisque
au sein d’un même dispositif censé réparer, certaines garanties
deviennent variables. Une telle perspective est irrecevable.
Si le
dispositif « Renaître » affaiblit l’indépendance, brouille la notion
de réparation, réintroduit des conflits d’intérêts et renvoie les personnes
victimes vers l’univers diocésain, il fait courir le risque d’un recul majeur
pour la reconnaissance et la réparation des victimes. Aussi, nous demandons que
soient maintenus des principes simples qui ont fait leurs preuves : des
instances réellement indépendantes ; une égalité de traitement sur
l’ensemble du territoire ; une réparation clairement nommée comme telle,
le tout dans un cadre national contrôlable et évalué.
En 2022,
nous écrivions que le « nous vous devons » ne pouvait venir
qu’après le « nous vous croyons ». En 2026, il faut ajouter
ceci : il ne peut y avoir de réparation crédible dès lors que
l’institution recommence à prendre la main sur ce qu’elle devrait accepter de
ne plus maîtriser seule. ■
Olivier Savignac est président
de l’association Parler et Revivre ;
Hélène Bodin et Christian Vogels
sont secrétaires de l’association.