Juin 2026
« ON EST TOUS AIDANTS À UN
MOMENT DE NOTRE VIE »
PROPOS RECUEILLIS PAR P. SA.
(Le Monde - 1er avril 2026)
Chef de pôle au centre hospitalier Le Vinatier, à
Lyon, le psychiatre Nicolas Franck explore la réalité souvent invisible des
aidants. Dans un livre écrit avec son collègue Romain Rey, Aidants et fiers de l’être (éd. Odile Jacob, 240 pages, 22,90
euros). Il propose des pistes pour mieux les accompagner. Nicolas Franck est
aussi à l’origine de la création du diplôme universitaire « Pair-aidance en santé mentale et neurodiversité », proposé
par l’université Lyon-1.
Les aidants sont entre 8 et 10 millions
en France… Mais qui sont-ils réellement ?
Les aidants, c’est nous
tous. On l’est tous à un moment de notre vie, que ce soit pour un membre de la
famille, un parent vieillissant, un enfant malade, un conjoint, un ami, ou même
un collègue. Ils sont des millions à assumer cette fonction, parfois même sans
le savoir et sans poser le mot « aidant » sur ce qu’ils font.
Vous évoquez un fardeau physique, moral,
financier, etc. quelles en sont les conséquences ?
Le terme
« aidant » recouvre un spectre très large. Il y a une énorme
différence entre aider ponctuellement un proche pour faire les courses et
accompagner quotidiennement un conjoint atteint de la maladie d’Alzheimer ou un
enfant souffrant de troubles psychiatriques, comme la bipolarité ou la
schizophrénie. Pour les aidants les plus impliqués, la charge mentale et
physique est très forte, avec un véritable épuisement, et même, selon certaines
études, une perte d’espérance de vie. A cela s’ajoute un stress chronique et un
isolement souvent marqués .
Quelles sont, du point de vue de
l’accompagnement, les spécificités des maladies psychiatriques ?
Dans un bon nombre de
cas, les personnes souffrant de troubles psychiques n’ont pas conscience de
leur maladie. Souvent, elles peuvent refuser l’aide qu’on leur donne, s’y
opposer, voire exprimer de l’ingratitude. Ce qui rend l’accompagnement encore
plus difficile pour les proches, totalement démunis.
Comment en êtes-vous venus à vous
intéresser aux aidants, il y a une trentaine d’années, alors que l’on parlait
peu ?
À mes débuts comme
psychiatre, dans les années 1990, à Vaulx-en-Velin, [Métropole de Lyon] ; je rencontrais des familles en grande
détresse. Il était évident que l’on ne pouvait pas les laisser seules. J’ai
alors créé, avec une assistante sociale et une psychologue, des groupes de
soutien pour leur permettre d’aller mieux et de pouvoir soutenir leur proche.
Cette
démarche s’est peu à peu structurée. En développant une approche fondée sur les
principes de la réhabilitation psychosociale – qui vise à aider chacun à
construire un projet de vie en se basant sur ses capacités préservées –, nous
avons intégré une « unité d’aide aux aidants ».
On constate
clairement que, lorsque les proches sont soutenus ; l’état des patients
s’améliore, de nombreuses études le montrent. On les aide à comprendre la
maladie, à connaître les capacités de la personne malade, à trouver des
manières de se faire du bien. Les aider, c’est aussi aider les malades.
La santé des aidants est-elle
suffisamment prise en compte par les structures médicales ?
Non, clairement pas. Elle
n’est pas prise en compte de manière systématique. Tout dépend encore trop
souvent des pratiques individuelles. Certains praticiens écartent même les
familles au nom du secret médical, ce qui peut être vécu de façon violente. Dans
notre service, nous avons fait le choix d’impliquer toujours les proches.
Chaque professionnel leur propose un accompagnement spécifique, comme le
programme BREF, par exemple, créé ici, à Lyon. Nous recevons aussi des patients
dont les troubles anxieux ou dépressifs sont directement liés à leur rôle
d’aidant.
Quelles mesures vous semblente
prioritaires pour les années à venir ?
La
première est une véritable reconnaissance sociale du rôle d’aidant. Cela
suppose des aménagements, notamment dans le monde du travail : mesures
spécifiques, temps de travail adapté, aides financières, etc.
Ensuite,
il est essentiel d’introduire l’éducation à la santé mentale dès le collège ou
le lycée, pour apprendre aux jeunes à repérer quand ils vont moins bien, à
s’entraider et à comprendre ce qu’est un aidant.
Enfin,
pour aider à la prise de conscience, j’ai imaginé l’« aidantomètre », en cours d’évaluation, mesurer les
différents facteurs qui conditionnent la charge mentale des aidants – loisirs
partagés, sentiment d’impuissance, etc. l’objectif est de valider
scientifiquement cet outil afin de le diffuser très largement.
On constate que la santé mentale se
dégrade, notamment chez les jeunes. Comment l’expliquez-vous ?
Les jeunes ont enchaîné
les crises : pandémie, guerres, incertitudes économiques, climatiques… À
cela s’ajoute un environnement hyperconnecté, où l’information anxiogène
circule en permanence. Puisque l’on ne reviendra pas en arrière, l’enjeu est éducatif,
il s’agit d’apprendre à gérer son exposition à l’information, à privilégier le
recul plutôt que l’immédiateté, à renforcer les facteurs protecteurs de la
santé mentale : liens sociaux et familiaux positifs, activité physique,
alimentation, immersion dans la nature…
Quels sont vos projets pour faire avancer ces questions de
prévention et d’information ?
Je travaille sur deux
axes majeurs. Au niveau national, la création d’une « Maison de la santé
mentale », un site internet pour améliorer les connaissances et à lutter
contre la stigmatisation de ces troubles.
Sur le
plan local, nous développons une équipe pour faire de la prévention. L’idée est
d’aller chercher les gens dans les quartiers, les écoles, les entreprises, les
associations, sur les marchés, et d’intervenir sur le terrain, avec des
médecins généralistes. L’objectif est clair : renforcer la prévention,
c’est-à-dire l’éducation à la santé, le repérage précoce, encore trop
insuffisants en France. Il est temps d’inverser la tendance. ■
PROPOS RECUEILLIS PAR P. SA.