Juin 2026
TRAITER
LA PEDOCRIMINALITE PRESQUE EXCLUSIVEMENT SOUS L’ANGLE JUDICIAIRE, APRES LES
FAITS, C’EST TROP TARD
Antoine
PELISSOLO
(Le Monde - Vendredi 22 avril 2026)
Il
faut prévenir les passages à l’acte, ce qui suppose de lever un « tabou
anthropologique majeur », concernant une pathologie pulsionnelle qui n’est
pas si marginal, estime le médecin
Chaque
nouvelle affaire de violences sexuelles sur enfants suscite la même émotion, et
les révélations se multiplient dans les familles, dans les écoles, dans tous
les lieux collectifs. Puis viennent les mêmes engagements, comme ceux, tout à
fait louables, de la proposition de loi visant à garantir l’information et la
protection effective des victimes de violences sexuelles, adoptée à l’Assemblée
le mardi 12 mai, et qui vise à mieux écouter les victimes, améliorer les
signalements, renforcer les sanctions.
Ces exigences sont cruciales et il faut
continuer à les porter. Seulement, elles laissent encore trop dans l’ombre une
question centrale, peut-être la plus dérangeante de toutes : qui sont les
auteurs, et pourquoi notre société refuse-t-elle encore de penser leur
existence comme un enjeu anthropologique et donc politique essentiel ?
La libération progressive de la parole
des victimes, parfois des années ou des décennies plus tard, est déterminante,
et il faut qu’elle se poursuive. Nous avons commencé collectivement à
comprendre une partie de l’ampleur des traumatismes psychiques, somatiques et
sociaux provoqués par les violences sexuelles dans l’enfance. Troubles
psychiatriques, addictions, conduites suicidaires, souffrances
psychoaffectives, maladies chroniques, la liste est longue des dégâts que,
cliniciens, nous constatons tous les jours chez nos patients. Les victimes
doivent être protégées, reconnues et soignées, c’est une évidence.
En faire un objet politique
Mais
une société qui n’envisage pas lucidement la question des auteurs reste dans
une logique de réparation et non de prévention réelle. Les violences sexuelles
sur mineurs, qui concernent chaque année 160 000 enfants en France, aussi
inconcevables soient-elles, ont une telle récurrence et omniprésence qu’elles
doivent nous interroger autrement. Les pédocriminels sont souvent des hommes
bien insérés socialement, pères de famille, éducateurs, de tous les milieux
sociaux. Des hommes qui correspondent rarement aux figures monstrueuses que
l’imaginaire collectif préfère convoquer pour tenir le problème à distance de
soi.
Cette difficulté à penser les auteurs
participe d’un déni ancien, où l’on préfère considérer les violences sexuelles
sur enfants comme des anomalies monstrueuses mais marginales, plutôt que comme
un phénomène humain structurel. Les données sont pourtant formelles : la
plupart des violences sont commises dans les espaces ordinaires de la vie
sociale et familiale. Le danger n’est pas extérieur à la société ; il est
produit en son sein.
Nous continuons ainsi à traiter la
pédocriminalité presque exclusivement sous l’angle judiciaire, après les faits
– donc trop tard – ou par des protocoles de dépistage et de surveillance dans
les institutions, mais avec des résultats nettement insuffisants.
UNE SOCIÉTÉ
QUI N’ENVISAGE
PAS LA QUESTION
DES AUTEURS RESTE
DANS UNE LOGIQUE
DE RÉPARATION,
ET NON DE
PRÉVENTION RÉELLE
Pour progresser, il nous faut accepter
une idée très inconfortable : il existe, dans toute société, des
individus, qui sont dans la très grande majorité des cas des hommes, présentant
des attirances sexuelles envers les enfants, des difficultés majeures de
contrôle pulsionnel, et des trajectoires de violences ou de vulnérabilité
pouvant conduire à des passages à l’acte. Il faut ouvrir ce débat, en faire un
objet politique pour mener à une véritable prise de conscience, voire un
électrochoc. Que chacun se sent concerné et s’interroge.
Un volet essentiel de cette démarche est
la prévention individuelle. Certaines personnes concernées n’ont jamais commis
d’infraction et peuvent chercher elles-mêmes à éviter le passage à l’acte. Or,
elles n’ont pas facilement accès à des dispositifs de soins précoces anonymes
et spécialisés. La honte, la peur de l’absence de structures adaptées
conduisent au silence jusqu’à la catastrophe. Des réponses existent en France,
portées par les centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de
violences sexuelles (CRIAVS), mais elles restent embryonnaires, et les
professionnels de santé eux-mêmes n’ont que très peu de connaissances dans ce
domaine.
Une cause nationale
L’Allemagne
a ouvert une voie importante avec le programme Dunkelfeld
(« zone grise »), lancé à Berlin dès 2005. L’idée est de proposer une
prise en charge confidentielle à des personnes attirées par les enfants avant
tout passage à l’acte. Le message est clair : dire aux auteurs qu’ils ne
sont pas responsables de certaines de leurs pulsions ou obsessions, mais qu’ils
sont en revanche responsables de leurs actes et doivent demander de l’aide
avant que des enfants ne soient détruits.
Pourquoi un débat comparable reste-t-il
presque impossible en France ? Probablement car il touche à un tabou
anthropologique majeur. Et nous craignons, à tort, que parler des auteurs
autrement que par le prisme pénal reviendrait à banaliser leurs actes. Nous
avons su, ces dernières décennies, faire évoluer notre regard sur de nombreux
sujets autrefois impensables : le suicide, les addictions, les violences
faites aux femmes, plus récemment la fin de vie ou la santé mentale. Comme sur
tous ces sujets, il faut passer de la prise de conscience à l’action.
L’ampleur et la gravité du problème
justifieraient pleinement d’en faire une cause nationale sur la durée. Et plus
de la réflexion collective qu’elle permettrait, elle impliquerait de renforcer
massivement la pédopsychiatrie, la psychiatrie, la médecine scolaire et la
protection de l’enfance, de développer la recherche sur les facteurs de risque
et les stratégies de prévention, de former les professionnels, de multiplier
les consultations spécialisées, de mieux repérer des conduites sexuelles
problématiques, de travailler sur les masculinités déviantes, la domination et
l’éducation affective, et de sortir du fantasme selon lequel le problème serait
toujours ailleurs. Une société mature ne se contente pas de dénoncer et de
punir après coup la pédocriminalité, mais se donne les moyens d’empêcher que
les crimes aient lieu. ■
Antoine
Pelissolo est
professeur de psychiatrie
(CHU Henri-Mondor, AP-HP)
et premier adjoint au maire
de Créteil, Laurent Cathala
(Parti socialiste)