Mai 2026
AVEC
L’IA, LA PEUR DE DEVENIR OBSOLETE.
Nicolas SANTOLARIA
(LE
MONDE - Dimanche 12 - Lundi 13 avril 2026)
Alors que l’intelligence artificielle menace de
nombreux emplois, l’humain finit parfois par se retrouver inutile, dépassé,
nourrissant un étrange sentiment d’infériorité prométhéenne
V
ous connaissez sans doute ces symptômes qui commencent
par la forme lexicale fear of… (« peur de »),
aboutissant à la formation d’un acronyme. S’ils relèvent essentiellement de la
psychologie de comptoir numérique, ces troubles anxieux traduisent à leur
manière des évolutions sociétales. Cela donne FOMO, pour Fear of missing out : la « peur
de rater quelque chose », très prégnante à l’heure des réseaux
sociaux ; FOGO, Fear of going out : la « peur de sortir », qui a
sans doute connu son acmé lors des confinements ; FOFO, Fear of finding
out : la « peur de découvrir » une vérité incommodante, en
général une maladie, ce qui conduirait à éviter les consultations chez les
médecins ; FOPO, Fear of people’s opinions : la « peur du jugement des
autres ».
Alors que
la peur semble être devenue notre opérateur émotionnel central dans la relation
au monde, l’embouteillage dans ces différentes déclinaisons de la trouille est
tel que certains acronymes s’en trouvent surexploités. Prenez le FOBO. Jusqu’à
il y a peu, il signifiait essentiellement Fear
of better options, soit la « crainte de
passer à côté de meilleures options ». Mais, depuis environ deux ans, il
est régulièrement utilisé pour dire que l’on a « peur de devenir
obsolète » (Fear of becoming obsolete).
Pas besoin d’être grand
clerc pour comprendre que cette nouvelle acception du syndrome FOBO est en
grande partie due à l’avancée des innovations en matière d’intelligence
artificielle (IA). Aujourd’hui, 3,8 % des emplois en France est fragilisé par
le déploiement de l’IA générative, selon une étude de la compagnie
d’assurance-crédit Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et
émergents. Le pourcentage semble pour l’instant relativement modeste, mais,
d’ici deux à cinq ans, ce sont 5 millions de personnes qui pourraient voir leur
emploi menacé. L’ironie, c’est que cette épée de Damoclès semble peser le plus
lourdement au-dessus de la tête de ceux qui la forgent.
Dans un
article de San Francisco Standard paru
le 1er avril, on apprend que les thérapeutes de la Silicon Valley se
trouvent confrontés à un nombre croissant d’employés de la tech ayant le
sentiment d’être devenus remplaçables, fait d’autant plus insupportable qu’ils
travaillent activement à leur propre mise au rebut. L’idée que l’IA est un
simple outil a progressivement laissé la place à la certitude qu’il s’agit
d’une externalisation cognitive rendant nombre de compétences humaines
inutiles. Dans une étude publiée en juillet 2025 par l’American Psychological Association, 38 % des travailleurs américains
craignent ainsi que certaines ou l’ensemble de leurs fonctions deviennent
obsolètes.
Cette
obsolescence
n’est-elle pas plus
fondamentale que
la seule angoisse
alimentée par
le risque d’éviction
professionnelle ?
Mais cette obsolescence n’est-elle pas plus
fondamentale que la seule angoisse alimentée par le risque d’éviction
professionnelle ? C’est l’idée qui traverse toute l’œuvre du grand penseur
de la technique Günther Anders (1902-1992). Dans L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième
révolution industrielle (paru en 1956, traduit en français en 2002 aux
éditions de l’Encyclopédie des nuisances), le philosophe avance que nous
atteignons un stade ou l’individu « accepte
la supériorité de la chose ».
Il en conçoit alors ce
qu’il nomme une « honte
prométhéenne », soit le sentiment d’être moins parfait que ses outils.
Lorsqu’on se penche un peu plus avant sur la question, le moteur profond de ce
sentiment d’obsolescence, souligne Anders, ne tient pas tant au fait que les
produits nous dépassent en compétences, mais à leur valeur artificielle, que
nous finissons par envier. Refusant désormais « d’être quelque chose qui n’a pas été fabriqué » (œuvre
de Dieu ou de la nature, selon les croyances), l’homme contemple en IA un idéal
de conception, et vit comme une avanie ultime le fait d’être né.