Mai 2026

 

 POUR UNE IA CENTREE SUR L’HUMAIN FEI-FEI Li

 

MORGANE TUAL

 

(Le Monde - MARDI 31 MARS 2026)

 

LES GOURUS DE L’IA | La technologie doit aider l’humanité et non la remplacer, selon l’informaticienne

 

 

C

’est à elle qu’est revenu l’honneur d’ouvrir le sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) à Paris, le 10 février 2025. Ce jour-là, quelques minutes avant qu’ Emmanuel Macron ne monte sur scène, Fei-Fei Li a défendu le concept qui l’occupe depuis bientôt une décennie : « Aujourd’hui, j’aimerais que nous osions, ensemble, bâtir une intelligence artificielle centrée sur l’humain. »

À Stanford, où l’informaticienne sino-américaine enseigne, elle a ainsi fondé, en 2019, l’Institut pour une IA centrée sur l’humain. Quelques mois plus tôt, entendue par la commission des sciences de la Chambre des représentants américaine, Fei-Fei Li assénait déjà que le développement de l’IA devait être guidé par une approche « centrée sur l’humain ». « Il n’y a rien d’artificiel dans l’IA, leur a-t-elle exposé. Elle s’inspire des humains, elle est fabriquée par des humains, et, surtout, elle affecte les humains. »

 

Fei-Fei Li cite parfois sa mère, qui lui avait demandé en quoi consistait son travail – et notamment les travaux lui ayant valu le surnom de « marraine de l’IA ». Elle lui avait expliqué comment elle avait, à Stanford, créé Image-Net, une gigantesque banque d’images légendées avec précision, qui avait contribué, au tournant des années 2010, à l’avènement de l’IA moderne. Cela n’avait pas semblé suffire. « Comment l’IA peut-elle aider les gens ? », avait insisté la mère. Cette question lui sert, depuis, de boussole.

 

« Nous devons
mettre la dignité
humaine,
le bien-être
et les emplois
au cœur de nos
considérations »

FEI-FEI Li

informaticienne

« Découvertes scientifiques »

Une brève incursion chez Google Cloud, entre 2017 et 2018, a enfoncé le clou. À cette époque, l’entreprise est ébranlée par une polémique : des employés lui reprochent la signature d’un contrat avec le département américain de la défense et craignent que l’IA qu’ils développent ne soit utilisée à des fins destructrices. « J’ai compris avec humilité que les mathématiques sont faciles, les équations peuvent être longues, mais elles sont assez claires. Les êtres humains et les sociétés sont plus compliqués », déclarait-elle, plus tard, dans Financial Times.

De retour à Stanford, elle crée son institut. Celui-ci repose sur trois piliers. Le premier consiste à s’inspirer davantage de l’intelligence humaine, en multipliant les collaborations avec d’autres disciplines. L’IA « n’est pas juste une niche de l’informatique », déclarait-elle en 2023. « Nous utilisons l’IA pour des découvertes scientifiques, nous voulons comprendre son impact économique, nous voulons qu’elle perfectionne l’éducation et l’apprentissage. Elle est profondément pluridisciplinaire. »

       Le deuxième pilier stipule que l’IA doit « augmenter l’humanité, pas la remplacer » : « Nous devons mettre la dignité humaine, le bien-être et les emplois au cœur de nos considérations », estime-t-elle. Enfin, le troisième s’attache à ce que le développement de l’IA soit guidé par son impact potentiel sur les humains.

 

Réguler le secteur

En cela, les discours des prophètes de l’IA la scandalisent. Pour elle, ces scénarios détournent l’attention des véritables problématiques sociétales proposées par l’IA, comme la désinformation, l’impact sur l’emploi, les risques pour la vie privée, les problèmes de biais de ces technologies ou encore leur exploitation par les armées. « Utilisez la science, pas la science-fiction », enjoignait-elle aux décideurs politiques, quelques jours avant le sommet sur l’IA à Paris, dans une tribune publiée par le Financial Times.

Pour réguler le secteur – ce que Fei-Fei Li appelle de ses vœux – il faut « être pragmatique » et faire en sorte de « minimiser les effets pervers tout en encourageant l’innovation ». L’IA peut, par exemple, permettre de mieux diagnostiquer les maladies, « mais, mal encadrée, elle peut aussi exacerber les biais déjà existants dans les systèmes de santé actuels », souligne l’informaticienne.

Cette question des biais de l’IA lui tient particulièrement à cœur, elle dont le parcours dénote dans le secteur. Née en 1976 à Pékin, Fei-Fei Li, alors adolescente, a émigré avec ses parents dans le New Jersey, où ils ont connu la pauvreté. Aujourd’hui, elle milite, avec son organisation AI4ALL (« l’IA pour tous »), pour tous »), pour diversifier les profils de l’industrie et enjoint aux décideurs de donner les moyens à l’université et à ses étudiants de travailler sur l’IA. « Cette technologie est trop importante pour qu’elle soit détenue que par des intérêts privés », plaidait-elle, dès 2018, devant les élus américains, « La recherche publique peut fournir une base transparente et éthique à son développement. »

C’est toutefois au sein d’une entreprise privée que Fei-Fei Li concentre ses efforts techniques. En 2024, elle a fondé sa propre start-up, World Labs, consacrée à l« intelligence spatiale », avec pour ambition d’apprendre aux machines à « comprendre » le monde physique afin de pouvoir y interagir. L’entreprise a annoncé, le 18 février, une levée de fonds de 1 milliard de dollars (845 millions d’euros).

MORGANE TUAL

 

 

                                                                                              

 

 

 

Pour aller plus loin Son

autobiographie - « The Worlds
              I See : Curiosity, Exploration,
              and Discovery at the Dawn of
              AI » (2023, anglais, non traduit)
              dans lequel Fei-Fei Li mêle
              son histoire personnelle
              à celle de l’IA.

Prochain épisode Demis
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              DeepMind, l’« optimiste
              prudent »