08.04.2026
ÊTRE
A LA RETRAITE NE FAIT PAS LE BONHEUR DES SENIORS
Béatrice
MADELEINE
Le Monde - Vendredi 27 mars 2026
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D |
ans la confrontation souvent mise en scène entre des
retraités qui jouiraient sans entraves de leurs vieux jours, et des actifs mal
rémunérés et mal reconnus, une note de recherche du Centre pour la recherche
économique et ses applications (Cepremap, mars
2026)vient nuancer le débat. Les chercheurs Alex Martinez et Mathieu Perona ne
s’intéressent pas aux comptes en banque des uns et des autres, mais ils ont
analysé la dimension subjective du bien-être ressenti par les individus.
Leur conclusion devrait permettre de remiser les
clichés autour d’une prétendue « guerre des générations ». Ainsi, « dans
la quasi-totalité des dimensions, le bien-être des retraités est pratiquement
identique à celui des personnes en emploi du même âge », notent les
auteurs de l’étude. Autrement dit, « la retraite n’est pas la période
dorée que l’on imagine ».
Ce constat
vaut pour tous : hommes et femmes, employés et cadres, travailleurs
manuels et intellectuels. À partir de 65 ans, c’est même la vie professionnelle
qui est le plus appréciée : les personnes actives semblent plus
satisfaites de leur existence que les retraités du même âge. C’est
particulièrement vrai pour les professions libérales, chefs d’entreprise ou
commerçants, qui bénéficient de revenus élevés. Mais si ces personnes n’ont pas
cessé de travailler, c’est peut-être aussi parce qu’elles aiment leur métier,
ce qui est cohérent avec leur bien-être ressenti.
La seule exception à ce tableau
concerne les personnes qui se trouvent au chômage au moment elles font valoir
leur droit à la retraite. Quitter ce statut stigmatisant se traduit logiquement
par un sentiment de bien-être retrouvé, et ces personnes ont tendance à
idéaliser leur passage à la retraite. Mais les retraités ne sont pas plus
heureux, en moyenne, que les actifs, en dépit d’un niveau de vie plus
qu’honorable.
Lien social et
qualité de vie
Selon les travaux de la direction des statistiques des
ministères sociaux, le montant de leur pension est en moyenne moins élevé que
les revenus des actifs, mais, sauf cas rare, ils n’ont pas d’enfants à charge.
Contrairement à ce qui prévalait encore il y a cinquante ans, peu de retraités
font partie des plus défavorisés : 10 % d’entre eux se situent sous
le seuil de pauvreté, contre 14,4 % de la population en 2022.
En outre, ils sont majoritairement
propriétaires, parfois de plusieurs biens. Selon l’Insee, 70 % des ménages
(dont la personne de référence est retraitée) sont propriétaires de leur
résidence principale, contre 57 % pour l’ensemble de la population. À
cela, s’ajoutent les actions et obligations obtenues par les retraités. Ils
posséderaient en moyenne 91 000 euros d’actifs financiers, contre 56 000 euros
pour les personnes en activité.
Comme le dit l’adage populaire,
l’argent ne fait donc pas le bonheur, pas plus celui des retraités que des
actifs. Mais si, une fois passé le cap de la retraite, le bien-être ne grimpe
pas en flèche, c’est parce que cette étape ne va pas non plus sans quelques
désillusions. « La sortie de l’activité professionnelle entraîne la
rupture de nombreuses relations sociales faibles, qui peuvent peser sur la
santé mentale et générer un sentiment de mise à l’écart au quotidien », notent
les chercheurs. Le lien social reste un marqueur fondamental de la qualité de
vie, à tous les âges.
Cela conduit à un paradoxe :
comment expliquer alors l’opposition aussi marquée au recul de l’âge de départ
à la retraite, dès lors que celle-ci ne procure pas la félicité attendue ?
L’explication se trouve peut-être moins dans l’attrait de la « vie
d’après » que dans le désamour de la vie professionnelle telle qu’elle est
vécue.
L’aspiration à la retraite semblerait
ainsi s’appuyer, en partie, sur la volonté de fuir un environnement de travail
devenu hostile pour les seniors, pénible physiquement et de plus en plus dénué
de sens. Ce qui pose la question, souvent débattue mais rarement tranchée, de
la formation continue des seniors, des missions qui leur sont confiées dans les
organisations et de la connaissance de ce qu’ils apportent à l’entreprise. ■
BÉATRICE
MADELEINE
À PARTIR DE 65 ANS,
LES ACTIFS SEMBLENT
PLUS SATISFAITS DE
LEUR
EXISTENCE QUE LES
RETRAITÉS DU MÊME ÂGE